À la veille d’une tournée américaine et d’un passage au mythique Carnegie Hall, l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) se produisait hier soir dans une Maison symphonique bondée. Il s’agissait de la troisième et dernière représentation d’un programme dont les pièces figureront dans l’un ou l’autre des spectacles de la tournée. Pour l’occasion, Kent Nagano dirigeait son orchestre dans des œuvres de Sergei Prokofiev, Igor Stravinski et Claude Debussy. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’Orchestre est fin prêt pour sa tournée américaine!

Tout juste âgé de 25 ans, le pianiste russe Daniil Trifonov était soliste dans le Concerto pour piano no. 3 de Prokofiev. Plus populaire des cinq concertos du compositeur russe, l’œuvre de près de 30 minutes a été terminée en 1921, alors que certains thèmes datent de 1913. Le pianiste est constamment sollicité dans ce Concerto, alors qu’une grande virtuosité est exigée de lui. On notera également que le Concerto ne demande pas, contrairement à beaucoup d’autres œuvres de Prokofiev, que la force brute et le martèlement d’un jeu percussif, mais il y a plusieurs passages où lyrisme et finesse sont requis. Trifonov livre une superbe performance et va chercher toutes ces nuances et ces couleurs. Il a une immense technique qui lui permet de surmonter les difficultés herculéennes du Concerto. Par ailleurs, Nagano et l’OSM l’épaulent de brillante manière. On retiendra notamment la performance des bois.

Dernière grande partition orchestrale de Debussy, le « poème dansé » Jeux est une magnifique œuvre dans le style impressionniste du compositeur français. Sergei Diaghilev, des Ballets russes, avait commandé l’œuvre, qui a été jouée en première le 15 mai 1913. Le sacre du printemps, présenté deux semaines plus tard, devait éclipser l’œuvre de Debussy. C’est dommage, puisque Jeux est une magnifique pièce, dont la forme est certes morcelée, mais qui recèle des beautés évidentes. À l’origine un ballet, la musique orchestrale de Jeux est pleine de richesses et d’imprévus. Des couleurs orchestrales sublimes sont peintes par l’Orchestre.

La deuxième partie du concert était occupée entièrement par Le sacre du printemps, un des chef-d’œuvre de Stravinsky, pièce centrale du répertoire du 20e siècle qui a eu une énorme influence sur la musique de celui-ci. Pièce orchestrale, Le sacre est avant tout un ballet, dont la première a eu lieu à Paris le 29 mai 1913, dans le cadre des Ballets russes. Alliée à la musique avant-gardiste, la chorégraphie de Vaslav Nijinsky avait choqué les Parisiens présents à la première. Cela avait causé un scandale (ou une émeute selon certains) ce soir de mai, tant la chorégraphie et la musique sortaient des traditions établies.

Il est difficile aujourd’hui de se replonger dans cette atmosphère du début du 20e siècle. La musique sans la chorégraphie est également sortie de ce contexte. Quoi qu’il en soit, plus de 100 ans après sa création, Le sacre du printemps demeure une œuvre-phare, puissante et dynamique dans son expression musicale comme dans sa forme éclatée et dense. Les vents et les percussions ont une place importante dans la pièce, créant une ambiance et un rythme uniques. Nagano et l’OSM en offrent une interprétation forte et impeccable qui saisit l’attention et capte l’imaginaire. L’Orchestre affiche une cohésion et une synchronisation essentielles pour cette œuvre.

Cet excellent programme avait un lien thématique, sinon chronologique, très fort. Les trois chefs-d’œuvre joués provenaient du premier quart du 20e siècle. On reconnaît certes des similarités entre ces trois œuvres au caractère résolument moderne : on ne saurait les méprendre avec des pièces de l’époque baroque, classique, ou même romantique. Cela dit, chacun de ces compositeurs a une forte personnalité et l’injecte dans sa musique. On peut en dire tout autant de l’OSM et de son invité de la soirée. Trifonov accompagnera d’ailleurs l’OSM lors de plusieurs des concerts de la tournée. Gageons qu’ils en mettront plein les oreilles aux spectateurs américains!

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Benoit Bergeron
Blogueur - RREVERB
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d’heures d’écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.