Le pianiste franco-libanais Abdel Rahman El Bacha s’attaquait à la tâche colossale de présenter quatre des cinq dernières sonates pour piano de Ludwig van Beethoven (seule la monumentale Sonate no. 29, dite « Hammerklavier », a été laissée de côté). C’est donc ce mercredi, à la Salle Bourgie, qu’il interprétait les Sonates pour piano nos. 28, 30, 31 et 32. Jouant de mémoire les plusieurs centaines de milliers de notes que contiennent ces quatre œuvres, El Bacha nous a offert une fabuleuse prestation. Ayant déjà réalisé deux intégrales discographiques des sonates de Beethoven, le musicien de 56 ans nous a démontré qu’il est un grand expert de la musique pour piano du maître viennois.

Abdel Rahman El Bacha a joué les sonates dans l’ordre, débutant ainsi avec la Sonate no. 28. Composée en 1816, elle inaugure ce qui est appelé la « dernière période » de Beethoven. Âgé de 46 ans et complètement sourd depuis environ 10 ans, le compositeur développe un style inimitable où il déploie une liberté et une complexité de forme, en plus d’utiliser des motifs polyphoniques raffinés. Il profite également des avancées techniques de l’époque, alors que le piano devient de plus en plus sophistiqué, ouvrant de nouvelles possibilités. Donc, cette Sonate no. 28 a été jouée de brillante manière, le pianiste faisant preuve d’une grande dextérité lors des passages fugués. Le caractère intimiste, voire méditatif, de la pièce est ressorti à plusieurs occasions également, surtout lors des premier et troisième mouvements.

Le pianiste enchaînait ensuite avec la Sonate no. 30. Elle est la première de ce que El Bacha a appelé, dans une récente entrevue avec Le Devoir, « un grand triptyque », complété par les deux dernières sonates. Ces trois sonates ont été complétées de 1820 à 1822, au même moment où Beethoven terminait la Missa Solemnis. L’interprétation de cette pièce a encore été sans faille. Les variations d’intensité du premier mouvement étaient très bien faites, alors que le thème emporté du second mouvement était joué avec énergie et passion. Le finale est constitué d’un thème noble et même chantant, suivi de six variations. Le jeu du pianiste est très expressif et fait ressortir l’aspect rêveur du morceau.

Durant la pause, l’accordeur vient remettre le piano en ordre, et Abdel Rahman El Bacha peut continuer avec la Sonate no. 31. Très lyrique, cette œuvre sublime débute avec un magnifique premier mouvement, puis se poursuit avec un court et animé deuxième mouvement. Le finale est très développé et se déploie en quatre parties. Tout d’abord, il y a un récitatif noté Adagio que Beethoven décrit comme un « chant de plainte ». Cet instant bouleversant est joué avec retenu et émotion par le pianiste. Ensuite, une fugue est supposée évoquer – toujours selon Beethoven – le combat intérieur de l’homme contre la souffrance. Un deuxième chant de plainte est joué, toujours, sinon plus, désespéré. Le mouvement se conclue finalement avec une autre fugue, aux sonorités symphoniques, que Beethoven note « en revenant peu à peu à la vie ». Tout du long, le jeu du pianiste est éblouissant.

Il restait finalement la Sonate no. 32, dernière d’un lot impressionnant. Composée de seulement deux mouvements, elle est tout d’abord très emportée, avec un irrésistible mouvement vers l’avant. Le jeu du pianiste est saisissant. Le finale fait plus de quinze minutes à lui seul, exposant un thème, puis cinq variations. L’ambiance est ici très sereine et intimiste, presque contemplative, loin de l’emportement de l’ouverture. Détonnant du reste, la troisième variation est éclatante. Les oreilles attentives y remarqueront, environ 100 ans avant le temps, un rythme syncopé qui n’est pas sans rappeler le boogie-woogie, le ragtime ou le jazz! La fin est plutôt paisible et calme. Notons que, selon les mots du grand pianiste Alfred Brendel, cette magnifique œuvre « est à la fois une confession qui vient clore les Sonates et un prélude au silence ».

Un public malheureusement peu nombreux s’est déplacé à la Salle Bourgie pour assister à ce grand concert. Abdel Rahman El Bacha a joué avec toute son âme, se donnant complètement dans chacune de ces pièces pourtant si exigeantes. Le souci du détail et de la précision ne l’ont jamais quitté. La coordination entre la main gauche et la main droite dans les nombreux passages fugués a été sensationnelle. La fluidité et l’expressivité de son jeu ont donné une clarté et une force quasi spirituelle à ces œuvres composées par un homme retranché dans son monde intérieur.

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Benoit Bergeron
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d'heures d'écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.