Présenté conjointement par Pro Musica et l’Orchestre symphonique de Montréal, le pianiste hongrois András Schiff était à la Maison symphonique ce mercredi soir. L’homme de 61 ans jouit d’une solide réputation sur la scène internationale. Il a bâti, au fil des années, une imposante discographie, qui comprend notamment les intégrales des sonates de Franz Schubert, tous les concertos et sonates de Wolfgang Amadeus Mozart et de Ludwig van Beethoven. Ces trois compositeurs, en plus de Joseph Haydn, étaient au programme hier, dans un menu entièrement viennois. Si certains musiciens surfent sur une réputation surfaite, András Schiff a été à la hauteur des attentes en offrant un magnifique récital.

András Schiff avait concocté un programme costaud, qui réunissait certaines des dernières œuvres de ces quatre compositeurs. De Joseph Haydn, Schiff interprétait la Sonate no. 61, terminée en 1795. Cette œuvre est particulière dans le répertoire du maître du classicisme, puisqu’elle semble annoncer Schubert et Schumann. L’esprit romantique, digne d’un Impromptu de Schubert, est présent lors de la courte exécution de l’œuvre. Schiff traverse les deux mouvements en moins de dix minutes avec une remarquable clarté et une indicible fluidité.

La Sonate no. 17 de Mozart a été composée en 1789, soit deux ans avant la mort de ce génie. Avec l’utilisation brillante du contrepoint, elle montre l’influence de Bach, très présente dans la dernière décennie de sa vie. Le jeu nuancé et habile du pianiste rend bien la grâce et l’élégance de la pièce. Le deuxième mouvement se démarque par sa beauté et son air méditatif.

Complétée en 1821, la Sonate no. 31 de Beethoven est son avant-dernière sonate pour piano. Complètement sourd depuis environ quinze ans, Beethoven est en plein dans ce qui a été appelé sa « dernière période », alors qu’il développe un style unique où il déploie une liberté et une complexité de forme, en plus d’utiliser des motifs polyphoniques recherchés. Très lyrique, cette œuvre sublime débute avec un magnifique premier mouvement, qui est suivi d’un court et animé deuxième mouvement.

Le finale est très développé et se déploie en quatre parties. Tout d’abord, il y a un récitatif noté Adagio que Beethoven décrit comme un « chant de plainte ». Cet instant bouleversant est joué avec justesse et expressivité par le pianiste. Ensuite, une impressionnante fugue est supposée évoquer – toujours selon Beethoven – le combat intérieur de l’homme contre la souffrance. Un deuxième chant de plainte est joué, toujours, sinon plus, désespéré. Le mouvement se conclue finalement avec une autre fugue, aux sonorités symphoniques, que Beethoven note « en revenant peu à peu à la vie ». Le jeu de Schiff est tout simplement splendide : la polyphonie est claire et nuancée, faisant ressortir toutes les subtilités de la pièce. (Le pianiste nous offrira au rappel la superbe Sonate no. 30 au complet!)

Si la Sonate de Beethoven est sophistiquée, on peut en dire tout autant de celle de Schubert. La Sonate no. 22 a été écrite en 1828, quelques mois avant la mort du jeune homme, décédé à 31 ans seulement. Ample (la Sonate fait 40 minutes!), joyeuse et printanière malgré le contexte de la fin de sa vie, cette Sonate a été jouée de manière prodigieuse par András Schiff. Le deuxième mouvement, noté Andantino, a retenu l’attention. Schiff a interprété le thème mélancolique avec toute la finesse et le lyrisme requis. Dans le reste de l’œuvre, il nous a envoûtés avec un jeu chantant et très beau. Le finale a été l’apothéose d’une grande entreprise : quelques centaines de milliers de notes plus tard, cette épopée pianistique se concluait avec force et vigueur.

András Schiff offrait donc un programme lié thématiquement. Il interprétait l’avant-dernière sonate de chacun des quatre compositeurs viennois. Le concept est très intéressant et a permis d’entendre l’évolution de la musique pour piano, certes transformée par les avancées techniques de l’époque. Du classicisme mozartien aux débuts du romantisme schubertien, de 1789 à 1828, le tableau a été brossé d’une manière splendide par András Schiff. Une salle presque comble a écouté dans le silence et le respect ce grand artiste. On ne pouvait que faire autrement.

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Benoit Bergeron
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Curieux de nature, Benoit est un boulimique musical qui consomme de presque tous les genres. Du punk au classique, en passant par le folk, le psychédélique et le rockabilly, il sait apprécier les subtilités propres à chacun de ces courants musicaux. À travers des centaines d'heures d'écoute et de lecture de biographies, il tente de découvrir les motivations et les secrets derrière les plus grands albums et les œuvres grandioses des derniers siècles. Il parcourt aussi les salles de spectacle de Montréal, à la recherche de vibrations directes.